Me voici revenue pour la dernière partie de ma résidence d'écriture à Saint Antoine.
Je commence enfin le travail d'écriture proprement dit. Je guette les mots, les phrases, les images qui se forment à la surface de la conscience, nourris de souvenirs, de ressentis, d'histoires entendues ou collectées ici durant les deux premiers mois (juin et juillet). Je ne m'astreins à rien, à aucun devoir, surtout pas celui d'une fallacieuse fidélité au réel ou aux réalités rencontrées. Je laisse la folle du logis prendre la direction des opérations. Je la suis un peu à l'aveuglette, sans chercher à comprendre où elle me mène. On verra bien une fois qu'on y sera. Mais qu'on ne s'imagine pas que voici venu le temps magique et doucement planant de "l'inspiration". Je n'ai jamais trop su ce que c'est, mais une chose est sûre : les descriptions romantiques de cet état ne correspondent pas à ce que je connais de l'écriture. Ce que je connais aurait plutôt l'aspect vague d'un état quelque peu nauséeux façon "réveil brutal après la sieste". Attention : il ne s'agit pas non plus de la terrible souffrance existentielle de l'écrivain/e devant sa page blanche ou grise. Non. Cela correspond simplement à cet état qui consiste à suivre sans trop réfléchir (mais après une grosse période de nourriture et de pataugeage, sinon ce serait trop facile!), qui consiste à tenter de suivre les bulles qui se forment à la surface, telle une phase digestive et les gaz qui vont avec. Oui. N'en déplaise à certain/e/s, rien de joli ni d'élégant là-dedans. Juste du concentré de vie organique, du pourrissant, car c'est bien du pourrissant que naissent plein de micro-organismes vivants et vitaux. L'écriture, c'est ce qui reste après la digestion de la vie, un concentré gazeux de matières vitales mastiquées et digérées (mal ou bien d'ailleurs, et souvent plus mal que bien…). Je poursuis ici ma réflexion entamée dans un article précédent sur la viande faisandée et la difficulté d'écrire à partir de morceaux de viande trop fraîche juste extirpés du vivant et du réel. Espérons donc que les chaleurs de ce mois d'aout auront accélérés le pourrissement des viandes prises aux vivants antonins. Reste que la question du collectage en écriture reste largement ouverte et aujourd'hui, pour moi, teintée de suspicion. Je finis par me demander si certains n'ont pas raison et s'il ne s'agit pas avant tout d'un subterfuge commode pour faire accepter l'écrivain par le reste de la société humaine en le flanquant d'un semblant d'utilité publique, du genre "non non il n'écrit pas seulement autour de ses délires à lui, vastes sujets à caution, il remplit aussi le rôle de témoin direct, il est en plein dans la vie de la Cité, il est caisse de résonnance de nos préoccupations, il mérite donc les subsides publics qu'on lui octroie parfois." Bref. L'écrire serait une tentative, en se saisissant de ces petites bulles de digestion qui remontent à la surface, de s'enfoncer l'air de rien dans les eaux sombres de l'inconscience, de nos pulsions enfouies, nos désirs inavoués, nos non-dits de tous poils, et d'en ramener quelques bribes à la lumière, sur fond d'histoires qui n'ont pas l'air, à première vue, d'y toucher. Faire éclater quelques petites bulles, l'air de rien. Et si l'air qui s'en échappe semble empuanti parfois aux narines sensibles et raffinées de quelques un/e/s, c'est que ceux-ci ou celles-ci ont oublié en chemin leurs propres odeurs de viande humaine.
Images de répétitions des Eroïques, à Beauvoir en Royan, au couvent des Carmes, le 18 juillet pour la lecture-déambulatoire et à Saint Antoine le 21
juillet sur la grande scène de la cour pour la mise en espace.
<<<<<<<<Nos "Eroïques" subirent la pluie et le froid
aussi, malgré les beaux jours de juillet!
De gauche à droite : Fanny (Zeller), Alice (Pittet), Marie-Christine (Graillat), Maryline (Even), Françoise (Pittet), Yamina (Azzaz), Karen
(Ramage)
<<<<< Marie-Christine et Yamina à l'ombre des niches de
louve
Karen et Maryline à l'ombre des pierres seigneuriales>>>>>
Répétition sur la scène de Saint Antoine
(on se sert du lieu, magnifique, comme un décor véritable, une mini cour d'honneur d'Avignon!)
Il a fallu monter de nuit et faire les réglages dans la foulée, avant que le
jour ne se lève (le soleil écrase la lumière de n'importe quel projecteur). L'équipe technique a travaillé d'arrache-pieds pendant toute cette semaine. Je les ai accompagnés sur deux "nocturnes",
dont le montage particulièrement rock n'roll de Avec le couteau le pain, avec pluie en prime...
Sur les Eroïques il y eut le vent...
et quel vent!!!
Dans le palais abbatial et auprès des habitants de Saint Antoine, on a récupéré de quoi créer la cuisine de "la vieille"
L'abat-jour de "salon" éclaire au gré des bourrasques
les petites dames en galets d'ici de Sophie Avenier...
Même les saluts sont "embourrasqués"
Les photos des Eroïques sur scène sont d'Estelle Vilcot - tous droits réservés
Plus le temps de ce blog.
Nous sommes en dernière ligne droite.
C'est l'ébullition à la poste.
J'ai passé la nuit dernière à mettre la dernière main (ou presque...) au texte des Eroïques – (H)istoires de femmes qui réunit quelques unes des histoires collectées et des paroles de femmes rencontrées depuis le début de ma résidence, depuis le 2 juin, donc.
Une partie de l'équipe (*) est arrivée. Toutes les chambres à la poste sont désormais occupées. Maryline (Even), Karen (Ramage) et Fanny (Zeller) qui elle était descendue avec moi de Paris il y a déjà une semaine. Nous ont rejoint Françoise, Yamina, Marie-Christine et Alice, comédiennes amatrices, dont la plus jeune, Alice, a tout juste 10 ans, ainsi que Julien (Barbazin) qui s'occupera de la technique.
Les Eroïques n'est pas une pièce, il n'y a pas d'histoire, pas de vrais personnages, plutôt des silhouettes qu'on suit d'histoires en histoires, de dialogues en monologues. Ça parle de la terre et des maisons, du sexe, du couple, du travail, de l'éducation, d'avant et de maintenant…
Dans le programme ça s'appelle (H)istoires de femmes. J'ai eu la tentation il y a quelques jours d'appeler ça les empêchées et c'est vrai que ça leur allait bien, à ces femmes. Empêchées de l'Histoire, empêchées d'aller à l'école pour s'occuper de la maison, empêchées d'aimer, empêchées de jouir, em-pêchées par la peur des pêchés dont elles se croyaient porteuses, empêchées par les maris, les familles, les enfants parfois. Empêchées par la société. Et puis zut. Empêchées n'est que victime, subissante, passive, retenue, souffrante. J'ai donc opté pour Eroïques sans le "H" de l'histoire qui nous a dressé les héros officiels, en oubliant toutes ces héroïnes officieuses sinon clandestines. Sans le "H" héroïque masculin, le "H" de l'homme, le héros classique, reconnu de tous. Mes Eroïnes aux grandes petites vies sont héroïques à la mesure de leur empêchement, qui fut et qui reste grand.
Il a fallu faire des choix drastiques et difficiles entre toutes ces histoires. Je mettrai ici en lien, une fois les représentations passées, les textes présentés ainsi que tous ceux non représentés. J'espère qu'on pourra également éditer tous ces textes. Ne serait-ce que pour rendre leurs histoires à toutes celles qui me les ont prêtées.
Nous présentons Les Eroïques après-demain samedi à Beauvoir en Royan. Au couvent des carmes. Ancien manoir et petit Versailles des Dauphins. L'appellation est multiple, le site est beau, un immense pré avec quelques ruines de l'ancien château aux quatre coins, le couvent transformé en musée de poche, une jolie cour, une chapelle louée régulièrement pour les mariages et décorée bizarrement en conséquence avec de grosses bulles blanches suspendues. Nous ferons une déambulation à travers tout ça. Ce sera assez rigolo et bordélique à souhait.
Nous reprendrons ensuite Les Eroïques, dans un autre montage de textes, le 22, ici, à Saint Antoine, sur la grande scène de Textes en l'air, pour l'ouverture du festival.
Il est tard. La nuit dernière fut blanche. Je vais tenter de me reposer un peu.
Ah j'oubliais. Je viens de passer ma quatrième décennie. Sans trop de dégâts, comparé aux trois premières. Les choses semblent donc s'arranger. De ce côté. Décidément il semble que ce soit une manie pour les auteurs en résidence ici de passer ce cap durant leur résidence. Salut à toi, Boris. Frère écriveur en quarantaine.
(*) la Compagnie Sambre
Depuis mon retour à Saint Antoine, les choses ont pris un autre rythme.
Déposés au bureau d'écrivaine publique :
un morceau d'histoire écrit sur des papiers quadrillés de cahier d'école / un tapuscrit dans lequel une vieille antonine, décédée depuis, a raconté sa vie / des documents sur une jeune fille du village d'en bas, résistante tuée dans le Vercors au cours de l'été 1944
Ai été conduite à travers de petites routes serpentines à la rencontre :
d'une vieille tante / d'une camarade artiste / d'une voisine immigrée là il y a plus de 20 ans
Ai été visitée au bureau de l'écrivaine publique pour écrire :
une lettre lourde d'absence / deux textes pour un mariage / une lettre d'amour
qui me dévoilent des bouts de vie, puis me paient d'une histoire qui est presque un secret. D'autres passent s'assoir un moment au
bureau de poste, simplement pour me raconter un peu de leur vie, me la donner en récit. Certain/e/s prennent rendez-vous, d'autres à l'improviste … "si ça
peut servir à quelque chose pour ce que vous écrivez". Certain/e/s pleurent un peu.
Hier un homme est entré dans le bureau de poste. Bel homme à l'approche de
la soixantaine, élégant, de l'élégance des non-bourgeois, sorte de classe discrète, un brin travaillée, sans ostentation. J'ai pensé à mon grand père et à l'unique photo que j'ai vue de lui, en
noir et blanc, costume apparemment gris, croisé , chapeau sur la tête, sur le port de Marseille, rital, dandy et musicien des quartiers pauvres.
L'homme m'a demandé : "Comment ça marche?". Je lui ai expliqué la lettre ou le texte en échange d'une histoire de femmes. Il avait l'air si grave durant mon petit laïus que je me suis sentie un
rien faussaire. Et brusquement, sans autres questions, il m'a dit sa vie bouleversée, qu'il est amoureux, pour la première fois, depuis trois mois, retourné. Je me suis pris l'amour tout neuf et
bouleversant de l'homme en pleine face, en plein ventre. Retournée moi aussi. La gravité et la profondeur avec laquelle il déposait ça sur mon bureau d'écrivaine publique, dans ce pauvre bureau
de poste désaffecté, avec ma pauvre annonce mal écrite sur les vitres sales. Et cette histoire qu'il me racontait, ouvrant tout grand en deux sa poitrine, cette histoire incroyable pour lui,
quelque chose qu'il n'aurait jamais cru possible et voilà que ça lui arrivait à son âge. Très grave, il employait des mots ordinaires qui résonnaient tout neufs dans sa bouche. J'ai fini par
demander, pour revenir à mon jeu-métier : "vous voulez lui écrire une lettre?". Il a m'a dit que oui, mais qu'il ne saurait pas mettre ça en mots. Qu'est-ce que vous voulez que je lui explique, à
cet homme, que tels quels, comme il m'en parlait, depuis 10 minutes, dans leur désordre, ses mots qui lui sortaient de là étaient mille fois plus forts, plus beaux, plus parlant que n'importe
quelles phrases bien tournées-jolies d'écrivaine publique dans une poste désaffectée. Que n'importe quel auteur/e. Mais je me suis tue. Et nous avons donc avancé, lui dans ses mots, moi dans leur
réécriture. Puis pour mon salaire, il m'a raconté une histoire de femme que je tairais ici et a pleuré. Ensuite il est parti très vite. J'ai juste eu le temps de lui demander son adresse pour
pouvoir lui envoyer la lettre, une fois rédigée et corrigée. Je me suis demandé s'il était réellement venu pour écrire cette lettre ou bien pour confier à quelqu'un cette histoire de femme qui
lui pesait. L'histoire d'amour aurait même pu être entièrement inventée, juste pour servir de prétexte à cette autre histoire.
Cette expérience de recueil de paroles et d'histoires à Saint Antoine me laisse de plus en plus perplexe. C'est la première fois que je suis dans une situation de collectage direct. Jusque là, et
notamment pour la rédaction de "Istoires" (*), je n'avais fait que du collectage indirect, à travers des ateliers et des discussions autour de spectacles. C'est la première fois que je propose
aux gens de me raconter directement leurs histoires, et ce, sans les connaître, pour la plupart. Et je ne sais pas trop quoi faire de tout ce matériau qui s'entasse dans
mon enregistreur. J'ai la sensation d'avoir entre les mains de la viande vivante et palpitante. … Difficile à cuisiner donc…Trop fraîche… Arrachée par morceaux encore
palpitants à des êtres que je côtoie tous les jours. Pas assez de temps pour laisser reposer, faisander, moisir pour en faire de la chair à écrits. Si les écrivain/e/s sont des charognards, je
suis actuellement une piètre bouchère. Espérons que non. Les 15 prochains jours nous le diront. Quoiqu'il en soit, l'expérience me laisse pour l'heure, suspendue, fragile, ignorante du
cheminement à suivre, engluée dans trop de respect, dans trop de peur de blesser, dans trop de scrupules à trahir, mentir, voler ou violer. Et comme certains le savent, et n'en déplaise aux
autres, le respect et les scrupules ne valent rien à l'artiste (comme le pluriel ne vaut rien à l'homme **!).
(*) : recueil de paroles et d'histoires de femmes réunies pendant 3 ans en Ile de France à travers des ateliers et des rencontres publiques menés autour de mes spectacles. "Istoires" a été représenté sous forme de lectures mises en espace dans toute l'Ile de France au cours des deux dernières saisons et édité aux editionsambrethéâtre (disponible à la poste de St Antoine et dans les bibliothèque du Sud Grésivaudan– en vente à 5€ / l'intégralité de la somme est reversée à l'association Femmes Solidaires)
(**) : cf. premier article.
Trouvé ce soir un endroit où me connecter à internet, sans avoir besoin de grimper dans les bureaux de Textes en L'air... Je vous fais profiter en direct des points de vue, pris de l'ordinateur
en instantané.
Voici donc, mes points de vue, le cul sur la pierre dure et les pieds dans les gravillons,
sous le portique historique de l'abbaye. Ô. (et pour une fois, mes points de vue pourront être partagés par tous et ne devraient pas m'attirer d'ennuis. Sauf à être accusée de vol
nocturne de réseaux? arghhh...)
Actualités !
> Vendredi 18 septembre à 20h à La Halle de Pont à Royans: lecture publique (entrée libre et gratuite) Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des
bars -
à la Halle de Pont à Royan
> Vendredi 2 octobre à
l'usine de la galicière à Chatte : Rencontre-lecture de fin de résidence / lecture d'extraits de ma pièce en cours d'écriture avec différent/e/s compagn/e/on/s
amateur/trice/s de la région
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